Historiquement, la psychiatrie s’est bâtie sur la misère sociale. Elle s’est érigée en réponse à une discrimination, stigmatisation, voire ségrégation des personnes aisées envers les personnes fragiles.
Vers l’an 1800, Philippe Pinel en ferait presque des bêtes de foire, un divertissement pour les gens de bonne famille, dans le déni total des facteurs psychosociaux de ce qu’il appellera « l’aliénation mentale » : c’est vraiment l’hôpital qui se fout de la charité. La misère, dans sa dimension morbide, fascine…
Jean-Baptiste Pussin, « bête en cage », deviendra « chien de garde » de Bicêtre puis de la Salpêtrière sous l’impulsion de Pinel. Le traitement est dit « moral », consistant principalement en un cloisonnement (asile) et enchaînement des « aliénés », accompagnés de mots doux du médecin à l’oreille des patients, prônant la compassion et l’espoir. Le médecin devait se faire garant de l’autorité, mot bien vague au demeurant. Bien que le traitement fut essentiellement d’ordre moral, il en existait aussi d’autres : médicamenteux et physiques.
Toujours autour de 1800, Étienne Esquirol fait son apparition, disciple de Pinel. La classification des « aliénations » s’enrichit alors. Si la misère sociale fait la ruine des uns, elle fait aussi la gloire des autres… Tout comme le bonheur des uns fait le malheur des autres, dans une certaine configuration sociopolitique.
En 1838, une loi inaugure les prémisses du Secteur (messeigneurs) : chaque département doit être pourvu d’un asile ; de plus, les placements doivent être volontaires et ordonnés par l’autorité publique : une belle manière de masquer la misère, en définitive. Sous couvert de « protection », l’on enferme les individus mis au ban de la société. Va s’en suivre une série de spéculations autour des « maladies mentales », pour le plus grand bonheur de petits curieux avides de gloire.
En effet, à partir de la seconde moitié du XIXe siècle, des têtes s’enlisent dans l’essentialisation des maladies mentales ; Bénédicte Augustin Morel, par exemple, théorise la « dégénérescence », un savant mélange entre causes physiques, morales, et sociales, empreint de théologie. Valentin Magnan viendra en rajouter une couche en rendant cette théorie conforme à celle de l’évolution, malgré l’apparente divergence qui sépare les deux hommes en matière de croyance. Aux antipodes de Pierre Kropotkine, qui défendra l’entraide comme moteur de l’évolution, Magnan définira la dégénérescence comme décrochage de l’évolution des espèces, plutôt que comme tentative de contournement d’un certain darwinisme social. Il ira même jusqu’à hiérarchiser les « dégénérés » : les uns supérieurs de par leurs qualités intellectuelles ; les autres, inférieurs, bien évidemment… Paradoxalement, cela viendra justifier l’humanisme dans les soins, sous le couvert de Magnan.
Plus tard viendront s’agglomérer des hommes autour de femmes dites « hystériques ». Jean-Martin Charcot lui accolera une cause cérébrale, tandis que Joseph Babinski la considérera comme un trouble de cause psychologique : le pithiatisme, assimilable aux effets de l’hypnose ou de l’émulation sociale que provoque un tel « spectacle », genre de nocebo psychosocial.
Sur cette base, le petit Freud inaugurera l’ère des névroses, recentrant le débat autour de la psyché. Du XIXe au XXe siècle, l’on notera quand même une évolution dans l’approche des troubles, à replacer – toujours – dans son contexte historique ; et il y aura comme une « démocratisation » – vers le haut – des fragilités, l’ennui de la classe bourgeoise étant, peut-être, la mère de tous les vices… Par ailleurs, je pense que la grande majorité des patients de Monsieur Freud étaient en réalité des patientes… La femme, cette égérie fragile aux crochets de son homme étant, sans doute, une petite nature, en même temps que l’objet de toutes les fascinations masculines.
La loi de 1838 ne prend véritablement effet qu’entre 1850 et 1900, tandis que la représentation pseudo-médicale des maladies mentales aurait évolué. Sainte-Anne ouvre en 1867. Un rapprochement entre services psychiatriques et hôpitaux généraux s’opère, enfonçant encore plus le couteau dans la plaie de la misère socio-économique à l’aune de la révolution industrielle.
Pour résumer, jusqu’ici, nous pouvons dire que la psychiatrie s’est érigée sur un quiproquo : dédale épistémologique et sémantique complètement aberrant, autoréférentiel et, en ce sens, pervers ? Hiérarchiser le vivant en se référant à soi-même comme particule de la norme, cela ne relève-t-il pas d’une voire plusieurs composantes de la « triade noire » ? Ne s’agit-il finalement pas d’un renforcement égotique ou narcissique dans un contexte proche ou assimilable au darwinisme social ? Bref, d’un biais d’auto-renforcement égotique ? La psychiatrie ne s’est-elle en définitive pas érigée sur la validation d’un prédicat : biais de surconfiance et biais de confirmation ? Possible dérive totalitaire : concept de jugement altéré et principe de précaution. Aménagement à la carte ?
Poursuivons.
La psychiatrie biologique à proprement parler voit le jour au début du XXe siècle. La sérendipité y occupe une place prépondérante. En 1938, les électrochocs font leur apparition, avec Cerletti et Bini. Quant à la psychiatrie sous le Troisième Reich, n’en parlons même pas… Les « dégénérés », pourtant, ont bien été du nombre des victimes des camps ! Et c’est précisément à partir de là que nous pouvons tracer le continuum de la psychiatrie ; les répercussions de ses spéculations, j’entends. Mais cela, évidemment, n’est qu’une parenthèse dans l’histoire de notre biopsychiatrie contemporaine.
C’est durant l’après-guerre que de réelles remises en question émergent, avec la psychothérapie institutionnelle, Tosquelles, Bonnafé… L’hôpital ne devrait non plus être le lieu du soin, mais l’outil du soin lui-même. Comme c’est alambiqué ! Après tout ce que nous venons d’exposer… Mais, il faut le reconnaître, cette approche est tout de même plus favorable aux patients que l’approche classique.
Vient alors l’antipsychiatrie, avec Thomas Szasz (très proche, au bout du compte, de l’Église de Scientologie : une secte…) ; puis, en Angleterre, Cooper et Laing, avec leurs expériences de communautés thérapeutiques. Pour ces derniers (car – pour des raisons qui me semblent tomber sous le sens – je ferai fi du premier), la maladie mentale serait une réaction de l’individu à une situation sociale ou familiale intolérable. Inutile de vous dire que ce sont là des auteurs avec lesquels je partage beaucoup d’affinités. En Italie, avec Franco Basaglia, la loi de 1978 fait fermer les hôpitaux psychiatriques. En France, l’on entendra beaucoup parler de Michel Foucault, le Décortikator (dénomination toute personnelle) !
Ce qui est formidable, avec l’antipsychiatrie, c’est que tout le modèle est renversé, du simple fait que l’on considère que la maladie, ce n’est pas le patient, mais la société. Nous aurions pu y penser dès le départ ! Mais cela aurait été, sans doute, anachronique ou hors-sujet.
Mais voici venir, dans les années 50, les traitements psychotropes modernes, la sérendipité à son comble ! Et l’on standardise, puisque nous sommes au cœur des Trente Glorieuses. Qui mieux que Fritz Lang aurait pu prédire cela, avec son long-métrage Metropolis : « le médiateur entre le cerveau et les mains doit être le cœur », mais certainement pas celui du fordisme et du toyotisme, au regard de la crise écologique actuelle. Charlie Chaplin ? Oui, certainement.
Mais voilà, l’industrie du médicament qui croît, croît, croît… ! Chlorpromazine, tricycliques, benzodiazépines, méprobamate, Lithium… La première génération est là. Et voici venir le Secteur, enfin, en 1971 ! La société de contrôle et de surveillance. En effet, l’hôpital psychiatrique n’est plus le centre du dispositif. Les CMP et hôpitaux de jour (pas si loin, tout compte fait, de l’hôpital…), se généralisent, malgré quelques disparités selon les secteurs.
Le 11 février 2005, une loi en faveur de l’égalité des droits et des chances vernit le médico-social. Et, comme pour faire écho à l’antipsychiatrie, le rôle de l’environnement est mis au devant de la scène.
« Grâce » à l’industrie psychopharmaceutique, les places (les lits) dans les hôpitaux s’amenuisent et les durées d’hospitalisation se réduisent pendant que les mesures de contrainte se renforcent. Nous voilà, une fois encore, devant un être humain au service de l’économie plutôt qu’une économie au service de l’être humain ; plus précisément, des êtres humains au service d’une économie plutôt qu’une économie au service des êtres humains, le pluriel ayant son importance. Et pour engraisser encore plus l’industrie pharmaceutique, le DSM compte de plus en plus de troubles dans ses pages ; un manuel statistique, gestionnaire, économique, déshumanisant. Il fallait bien s’y attendre, quand on retrace l’histoire… Non ? Quid du contexte socioculturel, malgré l’immondialisation ? Nous devons, tous, autant que nous sommes, nous adapter à ce turn-over mondial, cette roue infernale, qui ne finit jamais de broyer notre humanité au fur et à mesure que l’on approche du XXIIe siècle (quelle farce!). Une once de spiritualité areligieuse, et elle se retrouve cataloguée dans des publications weight watchers. Du pain et des jeux ; du spectacle, en veux-tu ? En voilà. Le management s’applique à tout. Il faut respecter le process, le benchmark, etc. Et surtout ces anglicismes à vomir !